À la série de «souhaits» formulés par Guillaume Denault relativement à la couverture médiatique de la course aux 125 sièges à l’Assemblée nationale du Québec qui a pris son envol hier, j’ajouterai le vœu (pieux?) suivant : une représentation équitable pour les femmes et les hommes, la mise au rancart du fameux «double standard» dans le traitement médiatique des femmes politiciennes.
De fait, avec la présence de Pauline Marois qui s’apprête à livrer bataille pour une deuxième fois dans les «habits» de chef de parti, et celle de Françoise David à titre de co-porte-parole de la formation Québec solidaire, la campagne qui s’amorce sera un formidable baromètre à cet égard. Il sera en effet particulièrement intéressant d’évaluer jusqu’à quel point les médias ont évolué en termes de représentation des femmes politiques, surtout lorsque celles-ci sont au sommet de la hiérarchie, et dans quelle mesure une différenciation de la couverture médiatique fondée sur des stéréotypes liés au sexe est observable.
Dans le cas de Pauline Marois, c’est bien connu, les projecteurs médiatiques ont souvent braqué leur feu sur son apparence, son aisance financière, sa manière de se vêtir, son goût pour les bijoux et les foulards, sa situation familiale et conjugale, et même sa forme physique.
Une image médiatiquement construite et nourrie, bien sûr, en grande partie par ses adversaires politiques qui ont allègrement dépeint la chef péquiste comme une femme snob, prétentieuse, difficilement accessible et loin des préoccupations des citoyen-ne-s «ordinaires». On se rappelle entre autres que lors de la campagne électorale de 2008 au Québec, l’ADQ avait diffusé sur son site Internet des liens vers une vidéo qui comparait Pauline Marois à Bianca Castafiore, la chanteuse d’opéra mondaine des albums de Tintin.
Cette image, les médias ont également contribué à la relayer, à la renforcer. Toujours pendant la campagne provinciale de 2008, dans un article où elle réagissait à la fuite d’un document interne du Parti Québécois faisant justement état des problèmes d’image de Pauline Marois, la chroniqueuse de La Presse Michèle Ouimet – tout en reconnaissant que le double standard existe et qu’on ne fait pas la vie aussi dure aux hommes «bien nantis» – écrivait ceci :
La simplicité a pris du temps à atteindre sa garde-robe. On a beaucoup reproché à Mme Marois ses tailleurs chics, ses bijoux voyants et ses grands foulards qui font davantage Old Renfrew que Reitmans.
Des phrases qui, en apparence sans conséquences ni gravité, plantées au milieu d’un texte somme toute relativement favorable, font tout de même leur chemin, germent dans les esprits et perpétuent cette image de «bourgeoise» qui a été accolée à Pauline Marois par ses rivaux à l’Assemblée nationale.
Nombreuses sont ainsi les allusions ou les références à son image, ses tenues vestimentaires et autres futilités, souvent glissées subtilement, pour ne pas dire insidieusement, comme dans ce texte de Michel Hébert du Journal de Québec, publié sur son blogue :
La cheffesse [!] du PQ était belle à voir, dans un nouveu (sic) tailleur bleu, dédiée totalement à sa Cause et déterminée à faire peur aux libéraux quelque peu éberlués mais foncièrement calmes et ravis d’être majoritaires…
Et que dire de ce billet de Stéphane Laporte, plus récent, dans lequel il analyse finement la photo de Pauline Marois qui accompagne une entrevue réalisée par Nathalie Collard, pour sa chronique «10+1 questions avec…» publiée dans La Presse :
La photo est belle. Pauline Marois est élégante. Sobre. Une belle madame. Digne. Mais il y a quelque chose qui ne passe pas. J’ai aucune idée c’est quoi. Comme une distance. Quelque chose de pincé.
Évidemment, «Ça n’a rien à voir avec le fait que Madame Marois est une femme», insiste Laporte et «[...] les photos de Jean Charest ne sont pas meilleures. Au contraire.» On peut toutefois se demander s’il se serait autant attardé sur une photo de Jean Charest qui aurait l’air coincé? Aurait-il qualifié le premier ministre de «beau monsieur»?
Et même s’il reconnaît d’emblée que les propos tenus par la députée de Charlevoix «sont réfléchis et pertinents», il consacre l’entièreté de son billet à commenter ladite photo, allant jusqu’à établir une comparaison avec une image croquée par un photographe de la chancelière allemande Angela Merkel, sourire aux lèvres, pour conclure : «Si j’étais le conseiller de Madame Marois, je lui dirais de sourire plus souvent.»
***
Heureusement, et il faut le souligner, tous les médias, journalistes, chroniqueurs, etc. ne participent pas de cette logique et plusieurs dénoncent cette forme de sexisme encore ancrée dans la société et la couverture médiatique, comme l’a notamment fait Lysiane Gagnon dans ce papier.
N’en demeure pas moins que les exemples illustrant la présence de stéréotypes liés au sexe et l’existence d’un double standard dans la couverture médiatique des femmes politiciennes sont encore abondants. Stéréotypes qui sont d’ailleurs enracinés partout, comme l’a montré il n’y a pas si longtemps le cas d’Hillary Clinton, dont les rides, les cernes et la larme versée lors d’une rencontre ont fait le tour des médias de la planète.
Mais il n’y a pas que sur l’apparence et l’image des femmes que les médias tendent à placer leur focus, au détriment de leurs discours, leurs idées et leur message politique. On les couvre aussi souvent en mettant l’accent sur des faits anecdotiques, en faisant ressortir des informations relevant du horserace [1].
À cet effet, la campagne de 2008 nous fournit un autre bon cas d’espèce, alors que les médias ont fait grand bruit autour de l’état de santé de Pauline Marois que l’on disait «fatiguée», «au bout du rouleau», comme en témoignent entre autres ces articles du Devoir et de La Presse.
Si bien que l’actuelle chef de l’opposition a ressenti le besoin de convier les journalistes à une séance matinale de course sur le Mont-Royal, question de montrer qu’elle était en bonne condition physique et de faire taire les rumeurs sur son «épuisement». Geste auquel Richard Martineau a réagi en pondant sur son blogue, à l’époque hébergé sur Canoë, le billet suivant (qui vaut la peine d’être retranscrit au complet) :
Vous avez vu Pauline Marois courir, ce matin?
On aurait dit une scène de Rocky!
Il faudrait lui dire que c’est un DÉBAT qui va se dérouler mardi soir, pas un COMBAT!
La chef du PQ boit-elle cinq jaunes d’oeufs quand elle se lève le matin, comme Sylvester Stallone?
C’est beau, montrer qu’on est en forme, mais il y a une limite.
Passé un certain point, c’est ridicule. Et macho.
Non?
Après la Castafiore, Rocky Balboa. C’est donc dire que si elle porte des bijoux, Pauline Marois est taxée de «snob» et de «bourgeoise». Si elle fait quelques pas de course en «pantalons de jogging» pour que les médias changent de sujet et s’intéressent à ce qu’elle a à dire, elle a un comportement de «macho». Quoi qu’elle fasse, la chef péquiste ne s’en sort pas!
***
Le double standard s’incarne également dans la propension des médias à couvrir les politiciennes en fonction d’enjeux «traditionnellement associés aux femmes», tels que l’éducation, la solidarité sociale et la famille, pour ne citer que ces quelques exemples. Bien que ces sujets – plus sociaux – revêtent une importance névralgique pour la société, des études empiriques [2] démontrent que les enjeux qui influencent le plus les perceptions et auxquels la population accorde le plus de valeur, particulièrement en campagne électorale, sont l’économie, les affaires étrangères. Des enjeux «traditionnellement associés aux hommes».
Or, dans son état de la situation de la couverture médiatique réalisé le 8 mars dernier à l’occasion de la Journée internationale de la femme, Jean-François Dumas, de la firme Influence Communication, émettait le constat suivant : «Quand l’information a un genre, elle est surtout conjuguée au féminin (sic) quand il est question de santé, d’éducation, de pauvreté des aînés, des jeunes, de violence familiale, etc.»
Un autre paramètre qu’il faudra donc surveiller de près dans le cadre de cette campagne électorale 2012 au Québec.
***
Enfin, il importe de préciser ici que les situations décrites et les exemples évoqués précédemment ne sont pas exclusivement l’apanage des femmes, et que les hommes font certes eux aussi l’objet d’une couverture souvent anecdotique, axée sur certains traits physiques et aspects superficiels.
On a bien parlé déjà de la «bedaine» de Stephen Harper, des cheveux frisés de Jean Charest, des complets trois pièces de Jacques Parizeau. Mais force est de constater que proportionnellement parlant, ce type de traitement est davantage réservé aux femmes qu’aux hommes politiques, encore aujourd’hui.
Avec l’arrivée récente de trois femmes à la tête de provinces canadiennes, Allison Redford en Alberta, Christy Clark en Colombie-Britannique et Kathy Dunderdale à Terre-Neuve-et-Labrador, et considérant le rôle prépondérant qu’ont joué plusieurs femmes au cours des dernières années dans le paysage politique québécois, le public et les médias sont de plus en plus habitués à voir des femmes exercer des fonctions de pouvoir et évoluer dans les hautes sphères politiques.
Ainsi, va-t-on enfin mettre de côté les bijoux, les tailleurs, les cernes, le sourire, le compte en banque et quoi d’autres, la teinture et les talons hauts, pour seulement s’intéresser au contenu et au message porté par les politiciennes? C’est mon souhait pour cette campagne. Et il vaut aussi pour la couverture des hommes.
[1] Voir à ce sujet l’article de Guillaume Denault, Du calme avec les sondages!, publié sur ce blogue le 28 juillet 2012.
[2] Gidengil et Everitt, 2003; Herzog, 1998.


3 commentaires
Suzanne Paradis dit:
02/08/12
Brillant article, en autant que le prochain parle de contenu et de message. : )
Pascale Sévigny dit:
02/08/12
Certainement. :)
Sylvain Jonathan dit:
04/08/12
En TK, comparé à Françoise David, je ne trouve pas que Mme Marois représente le peuple avec son chateau moulinsare sur l’île Bizarre. Pas plus que Jean Charest et Legault.